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No se vende

publié le 21 mai 2013 à 21:02 par Julie Decoene   [ mis à jour le·21 mai 2013 à 21:16 par Julie Decoene ]
Cahuita, Costa Rica, un après-midi de mai nuageux.

Nous avons repéré, sur la route qui mène de Cahuita à Puerto Viejo, un panneau indiquant la présence d'un mirador (point de vue naturel) à quelques 2,5 kilomètres. La région est particulièrement riche en activités touristiques, et pour faire le tri, il vaut toujours mieux s'informer avant de se lancer dans l'une ou l'autre visite. Mais ce panneau, les propriétaires des cabinas où nous logeons à quelques centaines de mètres à peine, nous assurent qu'il est tout nouveau. Il est apparu il y a deux semaines, tout au plus. Nous décidons donc de nous aventurer en éclaireurs.

Chaussures de marche, crème solaire (on ne sait jamais que le soleil se pointe enfin), bouteille d'eau, appareil photo, prêts ! Nous marchons donc en longeant la route principale jusqu'au dit panneau effectivement tout neuf, signalant "Las Mercedes", nom mystérieux donné au point de vue. A l'allure propre du panneau fraîchement peint, on s'imagine déjà que là-haut, il y aura l'une ou l'autre construction de bois pour nous accueillir, avec peut-être des choses à vendre, à boire, à manger... bref, un point touristique.

Nous nous engageons dans le chemin. Une route de gros graviers permettant aux voitures de s'y engager, mais difficilement de se croiser. Des deux côtés de cette route, la forêt, profondément riche dans cette région humide de la côte caraïbe. Des arbres faciles à reconnaître, comme ceux sur lesquels poussent les bananes plantains ou le cacao. Le reste, c'est plus difficile. Des arbres, des fleurs ou des oiseaux dont mon homme et guide officiel me dit le nom, mais que j'oublie systématiquement dans la minute qui suit.

Je prends une photo d'une jolie fleur. Plus loin, nous en voyons une autre et là, je m'aperçois que mon appareil photo n'a plus de batterie. Vous devrez donc vous fier à votre imagination pour illustrer le récit à partir d'ici.

Admirant le paysage qui nous entoure, nous continuons d'avancer. Ca monte, puis ça descend, puis ça monte de nouveau. On pense qu'on est bientôt là et puis à un croisement on trouve de nouveau un panneau nous indiquant le mirador. Ca continue de monter. C'est sinueux et en pleine forêt, nous n'avons donc aucune idée de la distance qui nous sépare de l'arrivée. Parfois c'est plat, puis ça monte de nouveau... nous commençons à penser que nous avons probablement marché plus de 2,5 kilomètres, lorsque dans un virage, nous nous apercevons que nous sommes arrivés.

Nous avançons vers l'entrée. Il y a des bancs pour s'asseoir et nous voyons tout de suite où commence le chemin du mirador : un chemin de terre parfaitement déblayé, des petites marches modelées dans la terre et une rampe pour ne pas tomber. Un travail de pro ! Sur la gauche du terrain, nous voyons quelques maisons rudimentaires en bois, des poules, des cochons... Un homme sort de l'une des cabanes et nous nous saluons. Il ne nous laisse pas le temps de lui demander quoi que ce soit, que déjà il emprunte le sentier et que nous n'avons d'autre choix que de le suivre et écouter son histoire.

Il porte les vêtements de garde du parc national de Cahuita. C'est normal, c'est son boulot, il y est garde de nuit. L'endroit où il nous emmène n'est nullement une réserve nationale, mais c'est chez lui. Il vit ici, dans ces cabanes de bois avec sa famille et ses animaux. En haut d'un premier chemin, nous découvrons une première vue impressionante sur tout le parc national de Cahuita. A ce premier poste, il a installé un hamac. Plus bas, dans la pente abrupte, il cultive du yuca.

Tous les sentiers qui existent sur ce terrain, c'est lui qui les a aménagés. Alors on sent une pointe d'amertume quand il nous raconte que des guides touristiques emmènent des groupes ici, sans le prévenir, sans lui donner l'occasion de faire lui-même la visite de son propre terrain. En les faisant payer 20, 30, 40, jusqu'à 150 dollars par personne pour les plus généreux, ou les plus naïfs. En ne lui donnant à lui que quelques dollars. Qu'il refuse toujours. Car ce qu'il veut, c'est pouvoir faire visiter lui-même son chemin, sa terre, son travail. Etre en contact avec les gens. Des gens comme nous qui viennent par eux-mêmes et ont le temps de l'écouter. On devine que c'est pour ça qu'il a mis d'aussi beaux panneaux, pour que ce lieu ne soit plus un secret, et accessoirement la vache à lait de quelques initiés, mais soit accessible à tous.

Le sentier continue et nous arrivons à un deuxième poste, à la vue tout simplement époustouflante : la côte caraïbe jusqu'à Limón. Le garde continue à parler, et entre autre nous raconte les nombreuses fois où l'on a voulu lui racheter son terrain, ou une partie. On lui en a offert des millions de dollars. Il aurait pu les accepter et vivre comme un pacha le reste de sa vie. Ne plus devoir cumuler un travail de garde de nuit, et le travail de jour sur son terrain, l'élevage et la culture, pour subvenir à ses besoins. Mais il n'y a même pas songé. Il est catégorique, "no se vende", ce terrain ne se vend pas. Pas même quelques mètres carrés pour y mettre une antenne. Pas question.

Un hamac trône fièrement au second poste également. Et quand on a devant soi cette vue magnifique, on comprend qu'il n'envisage pas une seule seconde de s'en défaire. Un autre chemin mène encore plus haut, mais il n'est pas en état d'être pratiqué pour le moment. Nous redescendons donc et il nous offre une canne à sucre. Revenus à l'entrée, il nous la découpe avec sa machette. Au moment de partir, il va chercher sa bicyclette car il doit se rendre en ville pour des courses. Pour la visite, il ne veut rien mais nous pouvons quand même lui donner ce qu'on veut.

Durant la descente, nous savourons la canne à sucre pendant qu'Alban - c'est son prénom - continue de parler avec Jean Carlo. Nous observons ensemble une grenouille vert fluo à pois noirs, des oiseaux, un muscadier (arbre qui produit les noix de muscade). Nos chemins se séparent sur la route principale, à hauteur du panneau que nous avions repéré plus tôt. Avant de se quitter, il nous explique finalement pourquoi il a appelé ce lieu "Las Mercedes". Un même prénom, Mercedes, pour trois femmes : sa mère, sa grand-mère maternelle, et la mère de son beau-père.